The World Bank/WBI’s CBNRM Initiative
Case Received: February 17, 1998
Author: Philippe Tous, IUCN
Email: gdeitemyer@iucnus.org
Le Projet de Développement Durable de la Pêche Artisanaledans le Rio Grande de Buba, Guinée BissauUn exemple de cogestion des ressources halieutiques au niveau local
La Guinée Bissau présente une variété de biotopes côtiers et marins de grand intérêt écologique et économique. On estime en effet que la plupart des stocks halieutiques exploités dans la sous-région Afrique de l’Ouest dépendent plus ou moins directement des conditions offertes par ces milieux, et que, dans ce pays parmi les plus pauvres d’Afrique, 65 % de la population résident dans la zone côtière et dépendent essentiellement des ressources naturelles vivantes.
Située au coeur de la région des "Rivières du Sud", la région de Quinara (3.150 km2) correspond approximativement au bassin du Rio Grande de Buba. La végétation est composée de forêts sèches et sub-humides, et une étroite frange de mangrove borde le Rio dont les berges sont riches en mollusques. La faune des poissons, à la fois caractéristique des milieux marin et estuarien, compte plus de cent espèces, parmi lesquelles des poissons côtiers (Mugilidés, Cichlidés) et démersaux (Sparidés, Lutjanidés, Ariidés) sédentaires, tandis que les pélagiques d’importance commerciale (Clupéidés, Scombridés, Sphyraenidés) ne migrent dans le Rio que pour y effectuer une partie de leur cycle vital (Kromer, 1994). Parmi les mammifères marins, on note surtout le dauphin à bosse (Souza teuszii), le grand dauphin (Tursiops truncatus) et le rare lamantin (Trichechus senegalensis). Plusieurs espèces d’oiseaux aquatiques migrateurs confèrent à la zone une importance internationale.
La région présente une des densités de population les plus faibles du pays (45.000 habitants en 1991), ce qui n’empêche pas une grande diversité ethnique, dominée par les peuples animistes Beafada et Balantes. Les 5 siècles de colonisation portugaise ont peu modifié les rapports de complémentarité entre ces groupes ethniques, basés sur de nombreux savoir-faire et une valorisation performante des terroirs. La déstructuration de ce système traditionnel a été causée en grande partie par la guerre d’indépendance (1962-73). L’exode des Balantes surtout a conduit à l’abandon de la culture du riz de mangrove et au développement du riz pluvial et des plantations d’anacardier, qui se traduit par un morcellement accéléré des forêts. La région, restée essentiellement rurale, manque de nombreux services essentiels et a vécu les 20 premières années d’indépendance du pays dans l’isolement, sans bénéficier des principaux projets de l’aide internationale.
Traditionnellement, les communautés Beafadas ne pratiquaient que des formes de pêche de subsistance, utilisant des techniques archaïques prédatrices mais de manière occasionnelle. La situation des ressources halieutiques, qu’on peut considérer alors comme vierges, change brutalement avec l’arrivée dans les années 1970-80 de pêcheurs étrangers (Nord du Sénégal), disposant de moyens technologiques avancés. Ces derniers migrent saisonnièrement à la recherche d’espèces nobles pour l’exportation, et ne s’implantent guère dans la région. Cette nouvelle pêcherie, outre qu’elle ne procure aucun avantage à la population résidente, ne se préoccupe pas de la conservation des ressources.
C’est au début des années 90 que l’UICN prend conscience des menaces qui pèsent sur le Rio Buba, et soutient que la pêche constitue un enjeu pour la région. Le projet formulé en 1992 vise à soutenir le développement de la pêche au bénéfice des communautés résidentes et à mettre en place une système de gestion participative des ressources halieutiques.
Le contexte social et politique est complexe. Au niveau local d’abord. Si, d’une part, les populations n’imaginent pas l’épuisement de ces ressources, le rythme d’exploitation des pêcheries étrangères suscite des inquiétude. Mais d’autre part, un sentiment de méfiance entoure l’idée d’un nouveau projet, car les autres tentatives d’appui à la pêche artisanale nationale ont échoué à mettre en place un système d’aide adaptée et durable. Au niveau du Gouvernement, le même constat existe, mais la réflexion se situe à un niveau plus global d’intégration régionale, et les accords avec les pays voisins prônent avant tout le libre accès aux ressources, malgré la surexploitation constatée ailleurs.
Cependant, l’approche proposée est assez originale pour qu’un consensus soit trouvé: le projet Rio Grande de Buba, dont les instruments seront le dialogue et la concertation entre tous les groupes d’intérêt, propose des actions pilotes suivant trois axes complémentaires: l’appui au développement communautaire, l’amélioration de la connaissance du milieu, et la mise en place d’un système de gestion adapté qui pourra servir de modèle à d’autres régions.
LE PROJET RIO GRANDE DE BUBA: un processus permanent de concertation qui valorise tous les partenaires
Le projet entame en 1992 une phase de sensibilisation des populations locales. Les agents recrutés par le projet pour cette difficile étape sont originaires de la région, ont une bonne expérience professionnelle et se montrent sensibles aux questions du développement durable. La confiance s’installe, permettant que la réflexion se déroule dans la transparence. La première étape consiste à trouver les points de convergence entre les aspirations des pêcheurs et les idées de l’UICN. Les interlocuteurs s’entendent sur les nécessités de protéger certaines ressources, dont le barracuda (Sphyraena afra), à condition que le projet appuie concrètement les communautés.
En 1993, sept groupements de pêcheurs se sont formés pour bénéficier d’une ligne de crédit. Le projet décide d’innover en laissant le système s’organiser sur la base des rapports sociaux traditionnels. Comme la communauté n’a pas l’expérience de l’argent, il faut prendre le risque de lui en confier la gestion, afin qu’elle se l’approprie en tant qu’outil. Les différents aspects de l’organisation se précisent. Des responsables et des conseillers indépendants sont désignés, qui élaborent des règles, sélectionnent les premiers bénéficiaires, et vont s’assurer qu’ils remboursent car c’est le fonds ainsi constitué qui profitera à d’autres.
Dans le même temps, le projet a démarré un programme de recherche appliquée destiné à connaître les ressources marines et à estimer un seuil d’exploitation acceptable, en collaboration avec le Centre de Recherche Appliquée du Ministère des Pêches. Pour les pêcheurs, c’est la première fois que des fonctionnaires de la capitale s’intéressent à leurs connaissances empiriques. Le degré de confiance augmente entre les partenaires, qui avancent ensemble les principes d’une pêche responsable: certaines techniques seront abandonnées par les intéressés eux-mêmes dès lors qu’elles ne sont plus justifiées par l’absence d’équipements modernes; la pêche au filet dérivant doit être interdite durant les période de reproduction des barracudas et remplacée par la pêche à la ligne; les maillages des filets à mulets doivent aussi être augmentés pour réduire la capture des juvéniles.
Parallèlement, le Projet entreprend de réunir 1 à 2 fois par an un Comité de Coordination composé de l’ensemble des interessés: représentants des groupements, administrateurs locaux et responsables du Minsitère des Pêches, mais aussi chefs traditionnels, opérateurs économiques privés, membres d’ONGs nationales, etc. C’est dans ce Comité de Coordination que sont recherchées les solutions pratiques aux problèmes de valorisation des captures et de contrôle de l’accès aux ressources. Mais c’est aussi au cours de ces réunions que les relations de partenariat se développent par la reconnaissance mutuelle des intérêts de chacun et de tous.
En 1994, soutenus par les résultats des missions scientifiques, les pêcheurs revendiquent la mise en place officielle de mesures de conservation de la ressource. Le Rio Grande de Buba étant une zone de ponte et de croissance primordiale pour le barracuda, principale espèce menacée de surexploitation par les pêcheurs étrangers, il faut absolument limiter cette pêcherie en période de frai. Le Ministère des Pêches prend bonne note, et publie en Juillet 94 un décret portant sur les engins de pêche et le nombre de pirogues autorisées à pêcher.
Se pose le problème de garantir l’application de la loi, en particulier par les pêcheurs non résidents ou non associés aux promoteurs du projet. Sachant que les autorités ne peuvent exercer un contrôle permanent, ce sont les populations locales intéressées qui jouent un rôle de surveillance et de diffusion des informations. Cette décentralisation permet à l’Etat de concentrer ses efforts et d’épargner ses ressources en n’intervenant que ponctuellement. L’UICN intervient surtout sous forme d’appuis méthodologiques aux services de surveillance.
Le processus pour une utilisation durable des ressources est amorcé, mais les difficultés immédiates des populations persistent. Toute la filière en aval de la pêche (transformation, conservation, transport et commercialisation du poisson) est aux mains des femmes, mais avec l’augmentation du potentiel d’effort de pêche local, celles-ci sont confrontées à de nouveaux problèmes: manque de trésorerie, de formation technique, etc. En 1993, le projet initie donc un volet "transformation du poisson". En concertation avec les femmes, des solutions sont proposées avec la création de petits fonds de roulement permettant d’acheter et de vendre individuellement sur les marchés locaux, et d’augmenter les capacités de production de poisson semi-fermenté, produit dont la demande est forte et la plus-value très élevée par rapport au poisson frais.
Parallèlement à ce mouvement des femmes, l’ensemble de la communauté ressent de plus en plus que le développement collectif dépend de la satisfaction de besoins individuels. Le projet identifie un besoin d’éducation qui doit accompagner ce processus de développement et négocie dès 1994 avec l’Education Nationale un programme d’alphabétisation des adultes. En échange, ces derniers entreprennent de bâtir dans les principaux villages leurs propres écoles.
Courant 1995, le projet se pose la question de la durabilité des instruments de dialogue mis en oeuvre. Le Comité de Coordination n’était-il pas un pur produit du projet, destiné à disparaître avec l’intervention de l’UICN ? De fait, aucune réunion n’a lieu pendant un an, mais en 1996, au cours d’une rencontre inter-groupements spontanée, les pêcheurs manifestent l’intention de convoquer une réunion du Comité afin de négocier avec le Ministère l’octroi d’un nouveau crédità l’équipement. Les autorités acceptent et le remboursement est honoré dans les délais, renforçant la confiance entre les partenaires directs et prouvant qu’ils s’approprient l’outil de négociation.
A partir de 1996, les initiatives se multiplient, dans le domaine de la valorisation des ressources. De nouveaux produits à base de barracudas sont mis sur le marché, les femmes s’organisent pour obtenir des presses manuelles pour l’extraction d’huile de palme ou des foyers améliorés qui diminuent à la fois leur charge de travail et la pression sur les ressources en bois de feu. La démonstration la plus spectaculaire de la dynamique d’auto-développement en oeuvre a été la réunion des différents acteurs locaux (chefs traditionnels, pêcheurs et femmes, administration et transporteurs privés) pour créer un marché hebdomadaire à Buba. Cette foire existe depuis juin 97 sans appui de l’UICN et semble répondre à toutes les attentes en matière d’écoulement des produits locaux.
Le bilan des missions de surveillance réalisées entre 1995 et 97 montre une réelle diminution de la fréquentation du Rio Buba par les pêcheurs sénégalais, et leur repli vers d’autres estuaires. Enfin, le suivi scientifique prouve par ailleurs que les populations de barracudas ont atteint un nouvel équilibre (migrations de reproducteurs plus en amont du Rio, période de frai plus longue).
Le principal effort du projet vise l’institutionnalisation des groupes de base, c’est à dire donner à la communauté (considérée comme l’acteur le plus susceptible de garantir la pérennité des ressources), les moyens de négocier en accédant à une vraie reconnaissance (la légalisation des groupes n’intervenant que beaucoup plus tard). L’alphabétisation fonctionnelle fut un facteur-clef de l’auto-promotion des pêcheurs et des femmes, leur conférant le statut d’interlocuteurs de premier ordre face aux institutions.
Le projet sait être à l’écoute de l’expression de la pluralité des intérêts. D’une part, la valorisation des aspirations individuelles est assurée comme on l’observe dans les tendances à la spécialisation, surtout chez les femmes. D’autre part, la rencontre d’intérêts communs (la sauvegarde de l’environnement) crée une cohésion de la communauté entière (échanges, capacité à se choisir des représentants régionaux).
La surveillance de l’estuaire coûte moins cher ici qu’ailleurs, et les autorités reconnaissent que leur efficacité y est supérieure, grâce à l’occupation de l’espace par un groupe conscient de ses intérêts et à l’existence d’une réglementation plus précise et cohérente.
L’effort de pêche global a diminué, mais la valeur tirée de la ressource revient intégralement aux familles locales (10 millions CFA de chiffre d’affaire répartis entre pêcheurs et femmes transformatrices, rien que pour la ressource en barracuda). La formation et la maîtrise des marchés permet une répartition maximale des bénéfices.
La demande de formation et d’autres appuis par les communautés est croissante, résultat de la dynamique d’auto-développement endogène et de l’appropriation des résultats. Le projet analyse cette évolution comme le résultat de l’utilisation adéquate et de la valorisation des compétences d’un partenariat étendu (recherche scientifique, instituts techniques, etc).
Mais des risques subsistent, à l’intérieur comme à l’extérieur de la communauté. D’une part, plus de femmes que d’hommes ont jusqu’à présent bénéficié du processus de changement. Or, l’islamisation de la société beafada peut faire craindre que les hommes cherchent à long terme à inverser les tendances évolutives en cours, afin de recouvrer un pouvoir qui prévalait dans une économie non monétaire.
D’autre part, la menace de surpêche par de nouveaux pêcheurs étrangers pauvres (venant de Guinée et Sierra Leone) augmente rapidement. Comment empêcher des flux de populations démunies de s’installer en nombre croissant dans une région encore poissonneuse et préservée ? Il est clair que les enjeux de la pêche nécessitent des mesures à un niveau plus large. C’est là que l’intégration régionale peut et doit relayer les efforts menés au niveau local.
La conservation des ressources du Rio Grande de Buba repose sur le maintien d’un ensemble écologique. Il y a lieu de donner au moins autant d’importance à la conservation du couvert forestier qu’aux ressources halieutiques, ce qui suppose l’intégration de nouveaux partenaires et l’extension de processus de concertation complexes à d’autres niveaux.
La réplication du projet à d’autres zones ou situations soulèvent des interrogations. Est-il possible de créer la même dynamique là où des projets antérieurs sont intervenus ? Une société moins traditionnelle, ayant plus de contact avec le milieu urbain ou plus de pratiques commerciales, est-elle apte à se solidariser comme dans le Rio Buba ? Le programme UICN en Guinée Bissau a entrepris cette réplication dans au moins deux zones stratégiques d’ici à l’an 2000, et mise avant tout sur le renforcement des capacités institutionnelles des partenaires gouvernementaux et non gouvernementaux qui prendront le relais.